Tu sais qu’il existe une Avenue Louis Bertrand à Bruxelles ?
Bertrand Louis : « Oui, oui, je connais. En fait, j’ai réalisé 3 albums à Bruxelles. J’ai travaillé avec Gilles Martin, un Français qui habitait juste à côté de l’Avenue Louis Bertrand. Je me suis même fait photographier en-dessous du panneau. »
Et tu sais qui c’est ?
Bertrand Louis : « J’ai su. C’est un homme politique, non ? »
Oui, le fondateur du Parti Ouvrier Belge, devenu PS par la suite. Ça t’inspire, toi, la politique ?
Bertrand Louis : « Ouais, mais comme je le dis souvent, je préfère m’en moquer. Dans mon dernier album, je n’en parle pas vraiment mais j’avais fait une chanson sur le premier disque – ‘Dans Ma Chambre Géométrique’ – où je me foutais de la gueule du président, pas de quelqu’un en particulier, juste du rôle de président. La politique, ça me fait plutôt rire en réalité et s’en moquer est une belle façon d’en dénoncer les travers. »
Le disque s’achève sur ce vers de Houellebecq : « Pour la dernière fois, j’étais un peu en marge ». Ce 4e album semble plutôt bien marcher et tu es devenu Naguifriendly. Comment vis-tu ce succès ?
Bertrand Louis : « Marcher c’est relatif. Je n’ai jamais recherché le gros succès, mais c’est une reconnaissance du travail accompli depuis une dizaine d’années. En tant qu’artiste, ça fait plaisir et ça incite surtout à continuer. »
N’est-ce pas paradoxal cette exposition, précisément au moment où tu passes d’une major (Polydor) à un label plus confidentiel (MVS records) ?
Bertrand Louis : « Cela se passe souvent comme ça, on dirait. Je ne sais pas, je crois que les gens sont plus réceptifs quand t’es sur un petit label. Je me souviens que, du fait que je sois signé sur une major, plusieurs journalistes avaient considéré mon premier disque comme un pur produit marketing, ce qu’il n’était pas, bien sûr. Peutêtre aussi que comme j’étais tout seul et que j’ai autoproduit l’album, j’y ai mis plus de hargne et d’énergie que d’habitude. C’est toujours difficile à expliquer le succès ou le non succès d’un disque. »
Beethovenien
C’est l’occasion de rappeler un peu ton parcours, en 3 points que tu considères essentiels…
Bertrand Louis : « En un, on va remonter loin. Il y a d’abord l’ambiguïté entre la musique classique, la musique savante et la pop music. J’ai commencé le piano très tôt, puis j’ai fait le conservatoire avant de découvrir le rock. J’ai toujours dû considérer cette dualité dans ma façon de créer. En deux, je dirais le moment où j’ai vraiment décidé de faire de la chanson, vers la trentaine. J’étais encore au conservatoire, je voulais faire de la musique contemporaine, je traînais dans des groupes et je me suis dit « ok, là maintenant, je fais mon truc, je pars dans une direction et je ne peux plus reculer ». En trois, je garde un très bon souvenir de mes trois premières parties de Juliette Gréco à l’Olympia, aussi bien de l’artiste que de l’endroit. »
Quelles sont ces influences classiques et rock ?
Bertrand Louis : « J’aime beaucoup Bach, je rejoue souvent ça au piano. Quand tu ne vas pas bien, pour te restructurer, c’est énorme. Après, il y a Beethoven pour le côté bagarre. Il se bataille en permanence contre lui-même. Sinon, Debussy, Stravinski. En musique contemporaine, j’aime beaucoup Varèse et un gars pas très connu qui a été mon professeur et que j’estime énormément, François-Bernard Mâche. En rock, le groupe qui m’a le plus marqué à l’adolescence, dans les années 80, reste Cure, comme beaucoup. Après, je suis venu à Brel, Gainsbourg, Ferré. J’écoutais beaucoup Nick Cave, que j’ai laissé tomber et que je redécouvre actuellement. »
Genèse de ‘Le Centre Commercial’ ? Origine du concept ?
Bertrand Louis : « A l’origine, il n’y avait justement pas de concept. Puis au bout d’un moment, je me suis rendu compte que toutes les chansons tournaient autour d’un même thème, celui d’un mec oppressé par la société de consommation et qui finit par commettre des meurtres dans un centre commercial. »
Pour cet album, tu m’as dit avoir fait tout, tout seul… comment cela s’est-il passé ?
Bertrand Louis : « Je n’ai pas travaillé des années sur le disque mais c’est vrai que ça s’est fait un peu sur la longueur. J’ai bénéficié d’un gros coup de main de Rudy Coclet des studios Rising Sun. J’ai fait quelques enregistrements de batteries et de guitares là bas mais ça a pris du temps parce que je devais attendre que le studio soit libre. Entre ces enregistrements et le mix, il y a eu près d’un an. Sinon, j’ai enregistré le reste chez moi, le piano, les cuivres, les voix. Puis, je suis revenu 4 jours à Bruxelles où Rudy a un peu embelli mes mixes. »
Comment es-tu venu au piano arrangé ?
Bertrand Louis : « J’ai toujours aimé John Cage et ses morceaux pour pianos préparés. Je suis un jour tombé sur un disque qui compilait les samples et les sons qu’il avait créés pour ses pièces. Ça me rappelait un peu ce à quoi j’essayais d’arriver quand je faisais de la musique contemporaine. Du coup, j’ai recommencé à bidouiller mon piano. J’aimais aussi l’aspect travail d’orfèvre du truc, c’est une préparation qui demande énormément de temps. »
Tu as déclaré quelque part que ‘Le Centre Commercial’ était « une forme de catharsis, un passage à l’acte en moins dangereux ». Bertrand Louis est-il un psychopathe pote
Bertrand Louis : « J’ai fait un test à la con sur internet, et non, je ne suis pas psychopathe. Mais effectivement, je suis violent. Pas physiquement, mais psychologiquement. Je suis un peu beethovenien (rires). »
‘La Putain Publicitaire’, comme cet album, est une critique du consumérisme. Il est assez marrant – pour ne pas dire antinomique – de te voir interpréter ce morceau dans une Fnac au milieu de personnes qui n’ont manifestement rien à fiche de ton gig et achètent tranquillou leur Lady Gaga… (trois clics sur YouTube)
Bertrand Louis : « J’ai failli leur dire de ne pas poster ça, justement parce qu’il y a ce côté un peu ridicule avec les gens qui passent derrière moi et qui n’en ont rien à foutre, puis je me suis dit qu’en mettant mon ego d’artiste de côté, le tableau était assez intéressant, percutant : tous ces mecs qui passent mine de rien et moi qui suis en train de chanter que je vais sortir un fusil et faire un carton. »
Finalement, comment pourrait-on assurer la promo d’un album sans faire sa ‘Putain Publicitaire’ et se vendre partout?
Bertrand Louis : « Ben écoute, c’est une vraie question ça. Je ne sais pas. Quand tu sors un truc qui intéresse les télés, on te propose toujours de venir dans des émissions pour faire un machin acoustique guitare-voix et je n’aime pas trop ça. Je préfèrerais qu’on m’invite sur des plateaux pour parler, donner mon avis sur la société, la musique, ce genre de choses. »
On t’a conseillé d’écrire un roman pour aborder les thèmes qu’on retrouve sur ‘Le Centre Commercial’. Pourquoi ?
Bertrand Louis : « Cette idée vient de mon entourage proche. Quand j’ai écrit un titre comme ‘Scène de Crime’, j’avais envie de parler d’un psychopathe qui torture quelqu’un. Contrairement au roman, quand tu veux introduire cette situation dans une chanson, tu dois véritablement te glisser dans la peau du personnage et ça peut ne pas être évident. Dans un roman, tu peux tout dire mais dans la chanson, on dirait que tu es obligé de rester dans une sorte de sentimentalisme convenu. C’est ce dont j’ai voulu m’affranchir. »
Ça te tenterait l’écriture d’un roman ?
Bertrand Louis : « J’en rêve mais je ne pense pas en être capable. Il me manque ce flot continu d’écriture qu’ont les romanciers. Pour l’instant, je préfère rester dans un format chanson où chaque mot est pesé. »
Et t’irais plutôt vers des thèmes à la Houellebecq ?
Bertrand Louis : « Je pense, ouais. J’avais l’idée d’un personnage qui tombe amoureux d’une pornstar et qui tente de la retrouver lors d’un voyage initiatique aux Etats-Unis. Oui, ce serait un peu Houellebecquien. »
T’as eu des échos de ta mise en musique de son poème ?
Bertrand Louis : « Oui. J’ai été obligé de le contacter pour avoir les droits et comme ça prenait du temps avec les éditeurs, je l’ai approché directement. Après, je lui ai envoyé mon disque et, sans que je lui demande rien, il m’a écrit un mail gentil pour me dire qu’il appréciait l’album, ça m’a beaucoup touché. »
J.G. Ballard semble t’avoir aussi inspiré… ?
Bertrand Louis : « Oui, mais après coup. Je le connaissais de nom, j’avais vu le film de Cronenberg. Quelqu’un m’a conseillé de lire ‘Que Notre Règne Arrive’ qui se passe dans un centre commercial. On retrouve beaucoup de points communs avec mon disque, j’aime bien cette façon de dénoncer les travers de la société sans forcément faire du gauchisme ni aller manifester dans les rues, j’aime bien ce recul à l’anglaise. »
Sur ton MySpace, on retrouve quelques extraits de la préface de ‘Crash’ dont celui-ci : « L’armement thermonucléaire et les réclames de boissons gazeuses coexistent dans un royaume aux couleurs criardes gouverné par la publicité, les pseudo-évènements, la science et la pornographie », ta chanson ‘20h00’, c’est ça …
Bertrand Louis : « Je me suis vraiment reconnu dans ce qu’il a écrit et je me suis dit que ça aurait pu être les arguments promotionnels idéals pour mon disque. Après, il y a un côté évident à dire ça. Des journalistes ont dit que je défonçais des portes ouvertes. On n’est pas là pour ça. D’un autre côté, j’ai l’impression que les gens sont contents du vide dans lequel on vit. La téléréalité, à petites doses, c’est marrant mais ça prend de plus en plus de place et c’est de plus en plus cautionné, même par la presse qui se veut « intelligente » ».
Ballard écrit aussi : « Nos existences sont réglées sur les leitmotive jumeaux de ce siècle : le sexe et la paranoïa », ne trouves-tu pas que ‘Le Centre Commercial’ manque un peu de sexe, finalement ?
Bertrand Louis : « (Rires). C’est vrai. Mais en même temps, le personnage est un type frustré, il est incapable d’aimer et il passe plus de temps à se masturber qu’à aller draguer les filles, un peu houellebecquien finalement. Enfin, si tu m’avais dit ça plus tôt, j’aurais peut-être rajouté un morceau... »
Un disque : ‘Le Centre Commercial’ (MVS Records) Suivez le guide : http://www.myspace.com/bertrandlouis
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